Le procès Taton dans l’impasse

Les parents de Brice Taton attendaient beaucoup de l’audience de lundi où deux témoins serbes devaient venir déposer. L’un d’eux est cependant toujours introuvable comme il y a deux mois, quant à l’autre, témoin protégé sous le nom de A2, il a sensiblement révisé sa version par rapport à ce qu’il avait déclaré à la police.

Depuis son box protégé. A2 ne se souvient plus de rien, bredouille. Lorsque les accusés se lèvent, il n’en reconnait aucun. Il est vrai que sur la trentaine de participants supposés à la bagarre, seuls 13 sont présents sur le banc des accusés, tandis que deux autres sont en fuite.  En tout cas, c’est un nouveau coup dur pour l’accusation qui comptait sur ce témoin pour identifier les accusés. La présidente se fâche, elle se met à lire la déposition qu’A2 avait fait à la police.

Dans celle-ci, il disait être capable d’identifier une des deux personnes qu’il avait vue prendre part à la bagarre, un jeune homme de près de deux mètres, portant des vêtements noirs, qu’il avait déjà vu au stade et à la télévision, dans l’émission Insajder de la chaîne B92 qui avait été consacrée aux hooligans et à la criminalité.

Au passage, elle livre des détails permettant d’identifier facilement le témoin, alors qu’elle avait mis en garde les avocats de la défense contre toute question de nature à livrer des informations personnelles. C’est finalement un avocat de la défense qui lui fait remarquer qu’elle met la sécurité du témoin en jeu. Le monde à l’envers. Dans sa déposition, A2 réclame une protection car il a peur des supporters du Partizan. Dans son box, il nie avoir peur, mais se montre incapable d’expliquer il a demandé une protection.

Tout cela ressemble à une mascarade, et la présidente met un terme à la séance du jour, seulement 45 minutes après le début des débats.

Mercredi, le médecin légiste et le personnel médical doivent venir témoigner. D’après ce qui a été dit au début du procès, Brice Taton avait reçu des coups potentiellement mortels avant même sa chute de 8 mètres dans le vide, ce qui tend à rendre moins essentielle la question de savoir qui a poussé le toulousain dans le vide, à supposer qu’on puisse prouver qu’il a été poussé et qu’il n’est pas tombé « accidentellement » après avoir reçu autant de coups.

Malgré un ultime appel à témoin lancé par la famille Taton, l’avocat serbe de ces derniers se montrait plutôt pessimiste après cette journée, et ne cachait pas l’extrême déception de ses clients.

De source proche du dossier, on commence d’ailleurs à regretter d’avoir inculpé les accusés pour « meurtre aggravé » alors que l’enquête n’a pas permis de déterminer les responsabilités des uns et des autres, en dehors des deux organisateurs, dont l’un est en fuite. Il aurait mieux fallu, dit-on, requalifier l’accusation en « association de malfaiteurs », crime passible de 15 ans de prison et non plus 30 à 40, mais crime pour lequel il existe des éléments tangibles d’accusation.

Les textos et appels émis par les accusés, qui ont permis de les confondre, indiquent qu’il y a eu association en vue d’entreprendre une action. La distribution d’armes (l’ADN d’un accusé a été retrouvé sur une batte de base-ball) indique qu’il s’agissait d’une agression. Le mystère réside dans l’absence totale de l’utilisation des caméras vidéos, pourtant nombreuses dans cette partie de la rue, avec des cafés et un parking. Les images sont-elles inutilisables? Personne ne le sait. Malheureusement, en l’absence de témoins serbes, et dans la mesure où les témoins français n’ont pas pu reconnaître leurs agresseurs, les caméras était le seul moyen de savoir avec certitude qui avait fait quoi.

En effet, parmi les accusés, certains nient encore s’être trouvés sur les lieux, d’autres admettent y avoir été par hasard, un autre indique avoir juste craqué un fumigène avant de s’enfuir par peur quand la bagarre a commencé, un autre enfin, se défend d’avoir agressé Brice Taton puisqu’il était occupé à voler la sacoche de Philippe Maury, l’un des amis de Brice.

L’avocat des parents de Brice Taton espère maintenant que tout cela va se terminer vite tant ce procès tourne à la mascarade. Matériellement, l’accusation n’est pas capable de déterminer les responsabilités de chacun, tout juste leur présence sur les lieux en vue de commettre une agression. Signe qui ne trompe pas, la défense n’a même pas jugé utile de contre-interroger le témoin A2 tellement ses déclarations n’étaient « pas pertinentes » selon le mot de l’une des avocates de la défense.

Il est clair que le procès des assassins présumés de Brice Taton met à jour tous les dysfonctionnements de l’Etat serbe. Une pression politique intense d’un gouvernement trop faible pour réellement lutter contre les violences a conduit la police à travailler dans l’urgence. Il leur a suffi de quelques jours pour arrêter 13 personnes, mais depuis, l’enquête n’avance pas, ni pour retrouver les autres agresseurs, ni pour retrouver d’éventuels témoins.

La peur suscitée par les hooligans du Partizan dissuade probablement ceux qui ont vu quelque chose de venir le dire, et quand on voit avec quelle facilité la présidente du tribunal a livré des informations privées sur le témoin A2, ce n’est guère étonnant. Comment faire confiance à un Etat aussi faible pour assurer sa protection, quand les groupes de hooligans paraissent aussi puissants?

Au final, ce sont la justice, comme la mémoire de Brice Taton qui sont en danger. Si tous les accusés sont condamnés à de lourdes peines alors que la moitié des agresseurs est en liberté et n’est pas recherchée, et que rien n’est venu déterminer les responsabilités des uns et des autres en dehors des deux meneurs, cela ne sera pas juste, et on ne pourra pas empêcher la défense de dénoncer un verdict politique, ce que les familles d’accusés craignent depuis le début.

Si au contraire les accusés, à l’exception des leaders, sont condamnés à de faibles peines ou acquittées par manque de preuve, cela voudra dire que l’enquête a été mal faite et que justice n’aura pas été rendue à Brice Taton 15 mois après son décès.

Quelle que soit l’issue du procès, le calendrier choisi inscrit le verdict à la veille de la finale de la coupe Davis de tennis entre la Serbie et la France qui doit se tenir à Belgrade du 3 au 5 décembre. Or, on peut imaginer que le secrétaire d’Etat au sport, Rama Yade aujourd’hui (qui s’était impliquée dans le dossier Taton), peut-être David Douillet demain, sera présent et donnera son avis sur le verdict. Pourquoi même ne pas imaginer la présence du Président de la République? Ou au contraire leur absence pour protester contre un verdict qui serait jugé insatisfaisant?

Le procès Taton est une épreuve pour la Serbie, pour la crédibilité de l’Etat de droit, pour la police, pour la justice. Difficile d’être optimiste de ce point de vue, à l’approche d’un verdict qui, quel qu’il soit, aura plus de chance de poser plus de problèmes que d’apporter de vraies réponses.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s