Coupe du monde 2010: les Serbes perdent à la yougoslave

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Il fut un temps où l’on présentait l’équipe de Yougoslavie comme un outsider naturel dans les compétitions internationales, par la qualité intrinsèque de ses joueurs, mais jamais comme un favori évident en raison d’un mental beaucoup trop fragile dans les moments de vérité.

Mercredi, les Serbes ont perdu à la yougoslave. Il y avait une marche à franchir, elle était franchissable, elle fut proche d’être franchie, mais l’équipe a finalement flanché.

Ce match-là, ce scénario-là, on a l’impression de l’avoir vécu des dizaines de fois à Belgrade. C’est exactement pour l’éviter que l’Étoile Rouge de Belgrade avait joué à l’italienne et non à la yougoslave en 1991 contre Marseille.

Et pourtant, on ne peut pas en vouloir aux Serbes de ne pas avoir mis toutes les chances de leur côté. Comme contre l’Allemagne, Radomir Antic alignait un milieu à 5 éléments et une seule pointe, Zigic, ce qui densifiait le milieu, libérait Stankovic  de certaines tâches défensives, et permettait aux ailiers Krasic et Jovanovic d’avoir les mains libres pour animer les couloirs.

Ce faisant, les Serbes laissaient venir des Australiens peu audacieux pour mieux les contrer. Sur l’une de ces accélérations, Krasic se retrouve seul devant Schwarzer, l’efface et… tire au-dessus. Puis il marque un but, refusé pour hors-jeu. Ivanovic bénéficie d’une remise aux 6 mètres et allume de toutes ses forces, mais le gardien australien a encore la main ferme.

Krasic efface le gardien et rate le but vide, symbole d'un match que les Serbes n'auraient jamais dû perdre (Blic)

A chaque occasion, le peuple serbe, réuni dans les terrasses de Trg Republike, sursaute, se prend la tête à deux mains, maudit le sort ou le gardien australien, c’est selon. Comme dans un stade, deux groupes de jeunes s’improvisent comme deux virages et communiquent par slogans interposés. Apparemment, ils ont une dent contre les Albanais.

On connait tous ce scénario moisi où une équipe mange la feuille trois, quatre, cinq fois, se met à douter, puis finit par se prendre un pion et perdre le match. A la mi-temps, c’est exactement ce qu’on pouvait craindre avec cette outrageuse domination serbe pendant 45 minutes au cours desquelles elle aurait dû plier l’affaire.

Dans l’autre rencontre, l’Allemagne et le Ghana étaient eux aussi à 0-0, et la Serbie virtuellement éliminée. Le temps de commander une autre bière, d’aller chercher une glace, et de regarder toutes les jolies filles drapées de l’étendard national, l’arbitre donne le coup d’envoi de la seconde période.

Dès les premières minutes, on sentait les Australiens revenus avec de meilleures intentions, ils étaient plus compacts, plus précis, et laissaient moins de boulevards dans leur défense. Krasic et Jovanovic s’amusaient beaucoup moins, les ballons remontaient moins souvent et la partie tombait dans un faux rythme.

A l’heure de jeu, on apprenait qu’Ozil avait ouvert la marque pour l’Allemagne. Encore un but de la Mannschaft et un nul serait suffisant aux Serbes pour passer, ou comment faire faire aux autres ce qu’on est incapable de faire soi-même. Dans la foulée, Krasic et Zigic cèdent leurs places à Tosic et Pantelic.

A la 69e minute, un ballon anodin pour les Australiens, un long centre venu de la droite, et Tim Cahill est le plus prompt à reprendre le cuir de la tête pour tromper Stojkovic. Et là, on se demande bien à quoi ça sert d’avoir une défense qui culmine à 1,90m de moyenne si c’est pour se faire chiper la balle par un type d’1,78m. D’accord, sans détente, la taille n’est rien (Pirelli). Mais comment est-il possible qu’une défense dont les airs sont le point fort se fasse avoir de la sorte? Où est Ivanovic? Où est Lukovic? Comment Vidic peut-il se retrouver seul face à deux Australiens? Les errements défensifs dans le jeu aérien entrevus en amical contre le Cameroun (3 buts encaissés de la tête!) n’ont pas disparu.

A partir de là, comme disent les footeux, ça marche beaucoup moins bien, forcément (Bourvil). Si en faisant une mi-temps de rêve on n’en met pas une au fond, comment en mettre deux en 25 minutes, dans une seconde période bien moins maîtrisée, de surcroît sans Krasic ni Zigic?

Même pas le temps de répondre à ces questions, le chevelu Holman prend le ballon au milieu, s’avance gentiment dans le camp serbe sans être attaqué, puis balance une mine des 30 mètres qui ne laisse aucune chance à Stojkovic, la simplicité du football, et une séquence invraisemblable pour les milieux de terrain serbes, aux abonnés absents sur ce coup.

Sur Trg Republike, il s’agissait surtout à ce moment précis d’éviter les projectiles en tout genre, chaises et éclats de verre que les plus frustrés peut-être, les plus cons sûrement, balançaient au hasard. A voir la tête de la pauvre serveuse, on se doutait que c’est elle qui irait dans la fontaine récupérer les chaises en osier qui y flottaient.

Dans la poésie épique serbe, on retrouve très souvent des personnages héroïques, qui vont au combat, en première ligne, alors qu’ils savent très bien que le combat est perdu d’avance. Depuis la bataille de Kosovo en 1389, jusqu’au front de Salonique pendant la Première Guerre mondiale, le Serbe ne renonce jamais, non dans l’espoir d’une victoire future puisque c’est foutu, mais juste pour l’honneur, le panache (n’est-ce pas les Bleus?).

Si ce n’est pas ça, alors comment expliquer le dernier quart d’heure de folie qu’ils nous ont offert? On commence par un but de Pantelic, suite à une frappe de Tosic. Une minute plus tard, servi de la droite, le même Pantelic égalise! Las, l’arbitre assistant signale un hors-jeu, fort discutable d’ailleurs puisque le haut du corps est devant le défenseur, mais les jambes de Pantelic sont sur la même ligne. Et ce n’est pas fini. Sur un corner, la tête de Vidic est détournée de la main par Cahill. Une main involontaire, ça ne fait aucun doute, mais une main décollée du corps qui annihile une action de but. Contre l’Allemagne, les Serbes ont été sanctionnés d’un penalty pour moins que ça. L’harmonisation des décisions d’arbitrages, un doux rêve… Et comme si ça ne suffisait pas, Pantelic est une nouvelle fois servi sur un plateau dans la surface, mais envoie le ballon au-dessus, pas grave, il y avait sûrement hors-jeu, cette fois-ci.

L’arbitre siffle la fin du match, Radomir Antic fonce au milieu du terrain pour lui dire sa façon de penser. Il est vrai qu’un but refusé sur hors-jeu pas évident, et une main dans la surface non sifflée, le tout en toute fin de match, ça a de quoi énerver le bonhomme.  Trg Republike se vide encore plus vite qu’une bouteille de whisky dans les mains de Churchill. Quelques bris de verre, mais surtout une immense déception pour ce qui devait être une soirée de fête.

Radomir Antic effondré par la défaite de la Serbie, et furieux contre le corps arbitral (Reuters)

La Serbie nous aura offert un Mondial bizarre. Totalement à côté de ses pompes contre le Ghana, elle aurait dû accrocher le nul sans cette main inexplicable de Kuzmanovic. Avec un point de plus, les Aigles Blancs seraient déjà en train de savourer leur huitième de finale contre le Grand Satan américain. On salivait à l’avance de l’installation d’un écran géant devant l’ambassade US, incendiée il y a deux ans. Après un gros match contre l’Allemagne, et un peu de chance, les Serbes avaient leur destin entre leurs mains. Le pire, c’est qu’ils ont bien joué. On ne peut pas leur reprocher grand chose sur leur dernier match, en dehors d’une maladresse incroyable devant le but.

Les Serbes arrivaient avec de grandes ambitions pour ce Mondial, et ils en avaient la légitimité. Malheureusement, comme dans tous les mauvais scénarios yougoslaves déjà joués mille fois, tout n’a pas fonctionné comme prévu et finalement, le seul Serbe heureux dans cette histoire, c’est Milovan Rajevac, le sélectionneur du Ghana qui, malgré la défaite, sera la seule nation africaine présente au second tour.

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3 réponses à “Coupe du monde 2010: les Serbes perdent à la yougoslave

  1. Super article!
    On s’y croirait. Dommage pour la Serbie et la petite serveuse du bar mais que le football est riche en émotions.

  2. Bravo,
    super analyse
    c’est ce que j’ai lu de mieux sur le sujet
    merci encore pour cette vanne yougoslave
    ça rappelle des souvenirs…

  3. Effectivement la Serbie aurait pu… Bel article bien construit!
    ++

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