Affaire Brice Taton: le procès a repris à Belgrade

Le procès des assassins de Brice Taton est entré dans sa deuxième phase jeudi dernier, avec l’audition des témoins. Dans les couloirs, caméras, familles et jolies filles au talons hauts se bousculent pour entrer dans la salle d’audience.

Dans cette affaire, la préméditation de l’attaque a déjà été démontrée par la reconstitution des SMS que les agresseurs s’étaient envoyés depuis le matin, à la recherche de jeunes français. L’enjeu est de tenter d’identifier les individus qui ont fait basculer Brice Taton du haut de l’escalier faisant face à l’Irish Pub, lui faisant faire une chute de 10 mètres dans le vide. Pour l’accusation, cet acte dépasse une simple bagarre, même très violente, et est la preuve que des actes visant délibérément à tuer ont eu lieu. C’est sur cette base que les accusés sont inculpés de meurtre aggravé et risquent tous entre 20 et 40 ans de prison.

De son côté, la défense a choisi d’invoquer l’impossibilité d’identifier formellement les responsabilités, et mettent en avant la thèse d’une bagarre entre groupes de supporters ultras qui aurait mal tourné, comme cela arrive fréquemment en Serbie. Enfin, certains avocats de la défense, ainsi que les familles des accusés dénoncent les pressions politiques qui auraient été faites par les gouvernements français et serbe sur le tribunal.

Dans la petite salle d’audience du 1er étage du palais de justice, où ni la climatisation ni les micros ne fonctionnaient vraiment, c’était la première fois que Suzanne et Alain Taton se retrouvaient en face des assassins présumés de leur fils.

Très digne, Suzanne Taton a rappelé les conditions dans lesquelles elle avait appris l’agression de son fils, survenue dans l’après-midi du 17 septembre, jour du match entre le Partizan Belgrade et le TFC. D’abord alertée par la télévision, puis invitée par la gendarmerie à se rapprocher de l’ambassade de France à Belgrade, Me Taton n’a appris que progressivement la réalité de l’état de santé de son fils, transporté et opéré d’urgence à l’hôpital de Belgrade.

« Nous pensions le ramener à la maison. Quand nous l’avons vu à l’hôpital, nous avons eu du mal à le reconnaître tellement son visage était tuméfié.  Nous avons voulu le faire rapatrier mais c’était impossible à cause de son état cérébral, nous avons assistés impuissant à la dégradation irréversible de son état, sans avoir pu lui parler une dernière fois ».

Dans la salle d’audience, les accusés ont le dos vouté, la tête basse et le visage inexpressif. Seul l’un des accusés, Stete Petrovic, qui a reconnu avoir été présent, avoir dérobé un sac à Philippe Maury, l’un des amis de Brice Taton, qui a dénoncé les deux organisateurs (l’un est présent, l’autre est en fuite), mais nie avoir touché Brice Taton, seul Petrovic donc, ne quitte pas des yeux Suzanne Taton.

« Je ne peux pas admettre qu’on puisse mourir comme ça. Mon fils n’a pas été tué, il a été massacré sans raison. Brice était un bon garçon, droit, aimant, qui n’a jamais fait de mal à personne » a-t-elle conclu.

Après les parents de Brice Taton, la Cour devait entendre cinq témoins serbes présents au moment de l’agression, dont deux témoins protégés. Las, seul un témoin protégé s’est présenté, l’autre était absent, tout comme les trois autres parce que les convocations ont été envoyées à de mauvaises adresses. Par conséquent, la séance a été levée. Leurs noms ayant été rendus publics, on ne peut pas non plus exclure qu’ils aient pu faire l’objet de pressions pour garder le silence.

Le lendemain, c’était au tour des amis de Brice Taton, qui faisaient partie du groupe agressé à l’Irish Pub, de déposer à la barre. Toute la matinée, Philippe Maury a raconté leur arrivée à Belgrade la veille, leurs balades au Kalemagdan, puis l’agression, surréaliste moment d’apocalypse.

« D’un seul coup, nous avons entendu crier – Toulouse, Toulouse- et j’ai entendu des verres se briser. Nous avons tenté de fuir, mais j’étais mal placé et les chaises me gênaient. Ils arrivaient de tout les côtés, puis j’ai reçu un violent coup sur la tête avec un objet, et quelqu’un m’a écrasé une chaise dessus. J’ai pu faire quelques pas malgré ma blessure à la tête puis je suis tombé. Ils avaient allumé des fumigènes, on n’y voyait rien.  A ce moment-là, j’ai vu une lumière intense près de mes yeux, et j’ai senti quelque chose me brûler les cheveux et le dos. Quelqu’un était en train de me brûler avec un fumigène, et au même moment, on m’a tiré très violemment sur l’épaule pour me prendre mon sac, je n’ai pas résisté bien longtemps ».

Interrogé sur Brice Taton, Philippe Maury n’a pas eu d’éléments factuels à apporter à la Cour. « Quand je l’ai revu, il était sur un brancard à une dizaine de mètres de moi, il ne pouvait pas parler, il m’a regardé et a fait un geste des mains, l’air de dire – mais qu’est-ce qui s’est passé?-« .

Dans l’après-midi, un autre témoin français, Grégory, a formellement identifié un agresseur, Dejan Stankovic, et les audiences se poursuivront jusqu’à mercredi avec l’audition à huis clos de témoins serbes protégés. Puis viendra une troisième phase, celle de la reconstitution en septembre prochain, et enfin le verdict, attendu pour le dernier trimestre de l’année.

Jovan, Dragan, Ljubomir, Milan, Vladan, Stefan, Bojan, Dejan, Vladimir. Les accusés sont au nombre de douze, dont un comparait libre, pour avoir hébergé l’un des agresseurs présumés. Deux autres accusés sont en fuite, tandis que l’on a renoncé à retrouver d’éventuels autres agresseurs. Huit d’entre eux ont moins de 21 ans, et deux approchent la trentaine. Exceptés ces deux-là qui ont une activité professionnelle, les autres sont lycéens, étudiants, ont des petits boulots et des têtes quelconques. Quelque part, les policiers serbes ont des têtes plus inquiétantes que les leurs. Suzanne Taton disait ne pas comprendre comment de si jeunes gens à l’apparence paisible avaient pu commettre de tels actes de violence et de barbarie.

De façon tragique, tous les gens présents dans la salle, y compris l’auteur de ces lignes, ont pu mettre des visages sur ce qu’Hannah Arendt nommait avec une once de résignation la « banalité du mal ».

(Marija Jankovic / Courrier des Balkans)

Je mets quelques vidéos d’hommage à Brice, notamment le soutien des toulousains, l’hommage rendu par les citoyens belgradois à Brice place de la république, ainsi que le reportage radio réalisé par le Courrier des Balkans à l’époque.

Enfin, l’adresse internet du site de l’association de soutien à la famille de Brice Taton, présidée par Philippe Maury

ps: la séance de ce lundi s’est achevée avec la déposition d’un témoin serbe protégé, qui a témoigné derrière un rideau avec la voix maquillée. Son témoignage est restitué par l’AFP dans cette brève.

France 3 région est également sur place, voici leur dernier sujet.

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