Qu’est-ce que le basket yougoslave?

Retrouvez dès maintenant « Le sport dans les Balkans: talents, exploits et corruption », la dernière publication du Courrier des Balkans

Bonjour à tous,

Aujourd’hui et demain, l’Université de Limoges, la fédération française de basket-ball et le CNOSF organisent un colloque international sur l’histoire du basket-ball en Europe, dont vous pouvez trouver le programme ici.

A cette occasion, j’aurai l’opportunité d’intervenir sur le basket yougoslave. Qu’est-ce que le modèle yougoslave de basket-ball? Comment est-il né? Sur quoi de fonde-t-il? Comment un pays de 20 millions d’habitants a-t-il pu être au sommet du basket-ball mondial avec deux mastodontes comme les Etats-Unis et l »URSS? Comment la Serbie et ses 7 millions d’habitants peut-être continuer à être parmi les meilleures nations mondiales? Quel est donc l’héritage du modèle yougoslave?

C’est à toutes ces questions qu’il faudra répondre.

En attendant, je vous laisse découvrir un résumé dans les grandes lignes de mon intervention de demain.

 » Quand il débarque au royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes en 1923, Wiliam Wieland réalise-t-il quel cadeau prométhéen il s’apprête à offrir aux Yougoslaves? Probable que non. Envoyé par la Croix Rouge américaine en tournée en Europe, Wialland est chargé de diffuser, entre autres, le basket sur le vieux continent. Pendant les trois mois qu’il restera dans ce qui n’est pas encore nommément la Yougoslavie, Wialland se déplacera dans toutes les grandes villes du royaume, en commençant par Belgrade. À chaque étape de son voyage, il peut s’appuyer sur l’aide logistique et l’enthousiasme de l’organisation Soko (faucon en serbo-croate), organisation publique aux règles très strictes chargée d’encadrer les pratiques sportives. C’est elle qui fournit les premiers équipements, se débrouille pour trouver des terrains plus ou moins praticables, organise les séminaires de formation avec les professeurs d’éducation physique, se débrouille pour faire imprimer les règles du jeu, convoque les linguistes pour rebaptiser le jeu « košarska », et organise le premier championnat de basket officiel en Yougoslavie. D’après les archives, la première fédération yougoslave de basket-ball est officiellement affiliée à la FIBA en 1937.


Cependant, le basket ne prend pas. Peu de gens se passionnenet pour ce sport, et la guerre n’arrange rien. Il existe cependant quelques passionnés qui feront en sorte de maintenir en vie le jeu pendant la guerre, en particulier à Belgrade. Parmi ceux-ci, ceux qu’on a coutume d’appeler les « quatre piliers » du basket yougoslave: Nebojša Popović, qui jouait au SK 13, et traduisit les règles du jeu en serbo-croate; Aleksandar Nikolić dit « le Professeur », joueur de Obilić et futur entraîneur de l’équipe nationale pendant plus de quinze ans; Radomir Šaper, qui jouait au BASK avec son frère, à l’origine de la création de l’Etoile Rouge de Belgrade, puis président de la fédération yougoslave de basket à partir de 1965; et enfin Borislav Stanković, joueur de Milicionar, puis entraîneur de l’OKK Belgrade, avant de seconder Šaper, d’abord à la fédération yougoslave puis à la FIBA.

Tous ont joué avec la première équipe de Yougoslavie, et tous ont ensuite été à la base de ce que le basket est devenu en Yougoslavie, que ce soit au niveau des innovations organisationnelles, stratégiques, philosophiques ou même réglementaires.


Construction du modèle yougoslave

Le modèle yougoslave de basket tient en réalité à trois choses. D’abord le cadre international. La Guerre froide transforme le sport en élément de mesure symbolique de la puissance, par conséquent, des investissements colossaux sont réalisés dans ce domaine. Mais pour la Yougoslavie, il y a autre chose, à savoir la rupture Staline-Tito de 1948, qui amène la Yougoslavie à emprunter un chemin différent de développement du sport, et des spécialisations dans d’autres disciplines. L’excellence sportive yougoslave n’est donc pas au service de l’URSS comme en RDA, Bulgarie ou ailleurs, mais bel et bien au service de la Yougoslavie elle-même, et de son modèle spécifique de développement vers le socialisme.

Ensuite, la cadre interne de la Yougoslavie communiste de Tito. D’une part, le système communiste encadre la pratique sportive, il la développe chez les jeunes et les femmes. Les clubs sont tous liés à différents appareils d’État comme l’armée (Partizan), les chemins de fer (Željezničar), ou les mines (Rudar). Ils sont subventionnés, et permettent d’attirer les meilleurs sportifs pour une ligue de qualité. Enfin, au basket, les joueurs avaient interdiction de quitter le territoire avant 27 ans, ce qui garantissait d’un côté la qualité de la ligue, et le renouvellement des générations de l’autre. D’autre part, la Yougoslavie de Tito est placée sous le signe de la fraternité et de l’unité de tous les peuples yougoslaves. Les équipes nationales ont alors joué le rôle de ciment national. Elles étaient l’illustration de l’idée de Tito: ce n’est que par la fraternité et l’unité que les peuples yougoslaves peuvent être maîtres de leur destin, et compter dans le monde. La péréquation des moyens mis en oeuvre dans toutes les républiques, un soin important apporté à la composition des équipes qui respecte la pluralité des peuples, et surtout la priorité absolue accordée à l’équipe nationale, sont autant d’élément qui ont permis au basket yougoslave de disposer d’un cadre strict et favorable dans lequel les gens du sport ont pu théoriser de façon autonome un modèle sportif, stratégique, et philosophique de basket.

Car la grande spécificité du modèle yougoslave, par rapport au modèle soviétique par exemple, c’est l’autonomie dont ont pu jouir les fédérations sportives, en particulier la fédération de basket. Le premier grand président de la fédération, Danilo Knežević, était un colonel de l’Armée, féru de football mais totalement ignorant du basket. Il a constitué une garde rapprochée afin de prendre les meilleures décisions possibles, et a inauguré le slogan qui a toujours fait la force du modèle yougoslave: « le basket aux basketteurs ». Dans son équipe, les quatre piliers du basket. Radomir Šaper dirige la commission du jeu, Popović est secrétaire général et directeur de la télévision de Belgrade qui diffuse pour la première fois le basket en 1958 pour la première médaille yougoslave, Stanković est vice-président, et enfin Aca Nikolić est l’entraîneur de l’équipe nationale de 1950 à 1965, pour les premiers succès des années 1960.

Un modèle philosophique et tactique

En quoi consiste ce modèle? Dans un premier temps, aller voir ce qui se fait de mieux à l’étranger. Nikolić voyage aux États-Unis, en Argentine, il écrit un livre destiné aux entraîneurs de ce qu’il a vu, Šaper fait venir des entraîneurs français et américains pour animer des séminaires. Ensuite, apprendre tout seul, faire des expérimentations, tâtonner, faire appel à sa propre créativité. Dans son livre Under the basket, le journaliste Aleksandar Tijanić cite une conversation dans laquelle Moka Slavnić, grand joueur des années 1970, disait ceci: « notre force, c’est que nos meilleurs joueurs n’ont pas été formatés dans un moule unique, ils ont découvert seuls les secrets du basket. C’est seulement après ça qu’ils sont pris en main par des coaches-experts pour devenir des grands joueurs. Kićanović a appris les bases en jouant seul au bord de la Morava, il ne ressemble à aucun autre joueur. Pareil pour Krešimir Ćosić qui a joué pendant des milliers d’heures seul à Zadar ».

Une fois entre les mains des meilleurs coaches, l’apprentissage du basket yougoslave pouvait commencer. Celui-ci est fondé sur un certain nombre de principes philosophiques et de jeu très simples: une certaine créativité des joueurs mais une primauté du collectif sur l’individu, jeu de zone au lieu de marquage individuel, camaraderie, solidarité, attention extrême au détail, travail éreintant et discipline de fer pendant les entraînements. Ces principes émanent d’une part de ce qu’était la Yougoslavie de Tito, et tient compte d’autre part des caractéristiques physiques des Yougoslaves. La vitesse, l’explosivité n’étaient pas vraiment dans leur palette physique contrairement aux Américains. Il a fallu pallier cela en misant tout sur un collectif et des automatismes huilés à la perfection, et sur des amis heureux de jouer au basket ensemble.

Savoir-faire, culture et infrastructures

Si l’on ajoute à cela l’attention portée aux jeunes, et l’enthousiasme des pionniers, on récolte au bout de 15 ans d’efforts les premiers fruits avec une première génération exceptionnelle dans les années 1960 conduite par Aca Nikolić avec Krešimir Ćosić, Radivoj Korać, Ivo Daneu etc. À la clé, de multiples médailles d’argent dont celles obtenue aux JO de 1968. La Yougoslavie avait acquis le savoir-faire pour être une grande nation du basket mondial, du haut de ses 20 millions d’habitants.

Il restait à acquérir la culture du basket, et les infrastructures nécessaires au développement de sa pratique. Le tournant décisif en ce sens est le championnat du monde organisé à Ljubljana en 1970, et dont les matchs sont diffusés à la télévision. Pour l’occasion, Ljubljana se dote d’une salle de basket, une première en Yougoslavie, avant que toutes les grandes villes n’en soient également équipées. Endeuillés par le décès accidentel de Radivoj Korać, les Yougoslaves mettent un point d’honneur à remporter leur premier titre mondial, sous les yeux ravis du Maréchal Tito.

Toute la Yougoslavie se prend alors de passion pour ce sport. Les matchs de la ligue, la plus relevée d’Europe, sont diffusés tous les samedis à 17h, c’est le « subota u 5 », rendez-vous incontournable pour des millions de yougoslaves, en particulier les jeunes. Pendant ce temps-là, une seconde génération exceptionnelle, Delibašić, Dalipagić, Slavnić, Kićanović, et toujours Ćosić écrase tout sur son passage dans les années 1970 avec en point d’orgue un titre mondial en 1978, et un titre olympique en 1980. Les enfants qui ont vu ces exploits s’appellent Vlade Divac, Toni Kukoč, Dražen Petrović, Žarko Paspalj, Zoran Radović, et celui qui était encore un apprenti entraîneur, Dušan Ivković. Dans un pays qui a acquis la culture de basket, qui aime ce sport et le pratique ardemment, ils seront la troisième génération exceptionnelle du basket yougoslave qui régnera sur le basket mondial à la fin des années 1980, et jusqu’à la disparition de la Yougoslavie en 1991, ironiquement célébrée par un dernier titre de champion d’Europe.

Aujourd’hui encore, les spécialistes se demandent, comme en football, ce qu’un match entre cette Yougoslavie et la Dream Team américaine, aurait donné aux JO de 1992.

Quel héritage?

De nos jours, la Croatie semble avoir perdu cette culture du basket. Les meilleurs coaches étaient très majoritairement serbes, et les Croates se sont progressivement tournés vers le handball. L’héritage du basket yougoslave est entre les mains de la Serbie qui, avec ses 7 millions d’habitants et malgré un manque d’investissement public qui devient préoccupant, tient la dragée hautes aux meilleures nations du basket mondial. On l’a vu aux championnats d’Europe 2009 où, sans ses joueurs NBA et avec des jeunes sans beaucoup d’expérience internationale comme Teodosić, elle a remporté la médaille d’argent. On l’a surtout vu avec la campagne d’Euroleague du Partizan Belgrade qui, avec un budget ridicule, et ses meilleurs joueurs qui partent chaque saison, est parvenu à se hisser parmi les quatre meilleurs clubs d’Europe. Au Partizan, le jeu ne s’est pas américanisé avec Mc Calebb, c’est ce dernier qui a adapté son jeu au basket yougoslave.

Savoir-faire et culture, c’est là le secret de la réussite du basket serbe, et probablement l’un des legs les plus précieux de la Yougoslavie de Tito. »

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